25 janvier 2008

Adieu Monsieur le Professeur


Je ne vous parle presque jamais de politique italienne ici, parce que malgré mon intérêt prononcé sur ce sujet, je n'arrive pas encore à compenser mes lacunes sur le contexte, les institutions et les principaux protagonistes.

Bloguer donne des droits (dont celui, fondamental, d'écrire n'importe quoi) mais impose aussi des devoirs : j'imagine que vous attendez de moi, français en Italie, un billet sur ce qui se passe en Italie actuellement. Vous vous dites "il va forcément en parler". Laissez-moi vous dire que vous faites ch*er !

La concision n'étant pas mon fort, je n'ai pas pu m'empêcher de vous donner quelques jalons historiques, histoire de planter le décor. Que ceux pour qui l'histoire contemporaine de l'Italie n'a pas de secrets se rendent directement en fin de post : ils y trouveront deux vidéos de la journée de jeudi au Sénat. A pleurer. Vraiment.


NAISSANCE DE LA RÉPUBLIQUE

L'Italie décide par référendum le 2 juin 1946 de devenir une République (54%). Le 13 juin, le roi Humbert II de Savoie se casse à Lisbonne tout en contestant les résultats. La famille royale sera alors interdite de territoire pendant un demi-siècle.

Une assemblée constituante est élue. Elle donnera naissance à la constitution de 1948, et à 46 ans d'hégémonie des démocrates chrétiens. Ce parti participera à tous les gouvernements de 1944 à 1994.

TANGENTOPOLI
Mais voilà, en février 1992, un juge, nommé Di Pietro, fait arrêter Mario Chiesa, un dirigeant du Parti socialiste italien. C'est le début de l'opération mains propres, scandale énorme qui, au fur et à mesure de l'enquête, éclaboussera tous les partis. Il coûtera la vie aux juges Falcone et Borsellino, mais aussi au parti socialiste italien, dissous en 1994 alors que son dirigeant, un certain Bettino Craxi, est en fuite en Tunisie. A l'issue de cette période, le paysage politique italien ressemble à peu près à ça :


Ci-dessus, le lieu de l'attentat de Borsellino à Palerme, le 19 juillet 1992.

Je vous fais grâce des lois d'amnistie qui suivirent. Nous arrivons en avril 2006. A l'issue d'une campagne électorale houleuse, la coalition menée par Romano Prodi (regroupant plus de 20 partis) est largement majoritaire à la chambre des députés, mais beaucoup moins au Sénat.


LES INSTITUTIONS
En France, cela ne poserait pas tant de problèmes. Sauf que le système italien est défini par un bicamérisme paritaire, c’est-à-dire que le Sénat et la chambre des députés ont exactement les mêmes pouvoirs. Dès le début de la mandature, tout le monde s'accordait à dire que la coalition de l'Unione n'allait pas passer l'hiver. Au final, le gouvernement, composé de 102 membres (record absolu en Italie) a tenu 20 mois, ce qui n'est pas si mal (c'est le 61e de l'après-guerre).

Autre curiosité, digne d'une république bananière, l'Italie compte sept sénateurs à vie nommés par le président de la république. Des mini-Pinochets en quelque sorte. Bon, je suis sévère pour Sergio Pininfarina, 82 ans, ou Rita Levi-Montalcini, prix Nobel de médecine, âgée de 98 ans. Ils ont été nommés par le président de la République pour avoir « honoré la Patrie par leur mérites éminents dans les domaines social, scientifique, artistique et littéraire »

Parmi les chanceux sénateurs, il y a aussi Giulio Andreotti, un ancien président du conseil qui, au terme d'un feuilleton judiciaire peu glorieux a été totalement blanchi de soupçons d'association de malfaiteurs avec la Mafia. Il est blanc comme neige, ouf. On le soupçonne également d'avoir indirectement précipité l'assassinat d'Aldo Moro en 1978. Mais ça c'est une autre histoire...

Voilà pourquoi on ne peut jamais connaître au sénateur près la majorité que peut avoir un gouvernement au Sénat. Entre les sénateurs à vie, ceux des régions autonomes comme le Val d'Aoste, ou ceux des italiens de l'étranger, les "électrons libres" sont nombreux.


L'UDEUR

Parmi la coalition Prodi, un petit parti fout la merde depuis le début. C'est l'Udeur (prononcer "oudéoure", Union des démocrates pour l’Europe), un parti bigot de centre droit. Ils ont 10 députés, 3 sénateurs, et le désormais fameux Clemente Mastella, ministre de la justice offrant une vague ressemblance avec Vittorio Caprioli. (Il a joué dans "l'aile ou la cuisse", "le coup du parapluie" et autres chefs d'oeuvre.)





Mastella n'a pas apprécié que sa femme et son entourage proche aient été mis en cause dans une affaire de corruption par un juge, à 11 jours de la retraite ! A croire qu'il n'avait plus rien à perdre.

Mastella fait alors le 16 janvier un discours grandiloquent à l'assemblée. Extraits :

"Je démissionne, donc, chers collègues, je démissionne parce qu'entre l'amour de ma famille et le pouvoir, je choisis le premier." (applaudissements)

"Je démissionne, en rouvrant la question des écoutes téléphoniques, trop souvent mal interprétées ou déformées, trop souvent divulguées sans aucune considération pour la vie privée du citoyen et la liberté de la personne humaine." (applaudissements)

"Je reconnais avoir trouvé durant ma mission une très grande majorité de magistrats sérieux et impartiaux, mais j'ai dû aussi faire face à certains qui font du préjudice, en particulier contre la politique et les politiciens, la raison de vivre de leur activité professionnelle" (applaudissements)

Les éditorialistes critiqueront le lendemain les applaudissements des députés, déplorant que l'indépendance de la magistrature ne soit pas encore un concept bien assimilé par la classe politique. Toujours est-il que Mastella démissionne, et son parti quitte la coalition. Les trois députés de l'Udeur ne voteront pas la confiance au Sénat.


LE DÉNOUEMENT

Deux événements importants sont à connaître pour arriver à l'issue de jeudi dernier :

Le premier concerne le projet de nouvelle loi électorale. Portée par le gouvernement Prodi, elle devait faire l'objet d'un référendum au printemps. Elle avait pour but :
- de donner une majorité plus confortable au gagnant, en réduisant ainsi le pouvoir des petits partis, donc de l'Udeur,
- de remplacer la loi précédente, votée dans les derniers jours du gouvernement Berlusconi en mars 2006.

Le second événement concerne la motion de censure déposée par l'opposition contre le ministre de l'environnement au sujet de la gestion désastreuse des déchets à Naples. C'est à l'occasion de cette motion que le gouvernement Prodi est tombé. Quelques images de Naples la semaine dernière :



Jeudi 24 janvier, Prodi rencontre pendant 45 minutes le président de la République, Giorgio Napolitano. Ce dernier, favorable à l'adoption de la nouvelle loi électorale, tente de convaincre Prodi d'éviter le vote de défiance. Mais le Professore refuse, et tente le tout pour le tout. Il arrive à 15h au Sénat.

LE SÉNAT
Dans son discours, il défend son bilan et prévient "Arrêter l'expérience de ce gouvernement est un luxe que l'Italie ne peut pas se permettre". Puis vient le vote. Les sénateurs sont appelés par ordre alphabétique et répondent oralement par oui ou non au soutien au gouvernement. A 15h50, coup de théâtre : un sénateur de l'Udeur, un certain Nuccio Cusumano, décide de voter malgré tout la confiance au gouvernement Prodi. Voilà ce que ça donne :




Les connaisseurs auront reconnu les insultes "Sei un cesso", soit "Tu es un water".
Les autres insultes sont reprises dans un article de libé.
L'agresseur est un certain Tommaso Barbato, chef de file de l'Udeur au Sénat.
Cusumano aura, quelques minutes plus tard, un malaise et la séance sera suspendue.
Il sera exclu de son parti le jour-même pour "indignité politique". (Cusumano bien sûr. Vous avez bien compris ? C'est celui qui se fait cracher dessus qui est exclus. Pas l'autre.) Bien.

A 20h30, le vote est clos. La confiance au gouvernement est rejetée. Les sénateurs d'Alleanza Nazionale fêtent la chute du gouvernement au champagne et à la mortadelle (spécialité de Bologne, ville d'origine de Prodi).





Je termine par un bonus, hélas en italien, du directeur de l'information d'Italia Uno depuis 1991 (groupe Mediaset), un exemple d'intégrité journalistique.



Vous aurez compris que pour Fede, Berlusconi est à la fois le chef de l'opposition, son patron, et sa star préférée.

2 commentaires:

  1. polo13:09

    Rien a voir avec ce post, mais voici la petite connerie dont je t'ai parlé...

    http://www.koreus.com/audio/france-info-mort-carlos.html

    Bises,

    Polo

    RépondreSupprimer
  2. Ah oui je l'ai entendu !

    On a l'impression qu'il a préparé son papier mais qu'il a oublié la conclusion...

    Ca a dû être terrible pour lui !

    Bises.

    RépondreSupprimer